Cette version en ligne est une édition revue par l’auteur de l’article initialement publié sur le blog de la Fédération Belge de Shiatsu (FBS).
Les Trois Trésors de la vie — Jing (Essence), Qi (Énergie Vitale) et Shen (Esprit) — sont des concepts bien connus au sein de la tradition orientale. Mais avez-vous déjà vraiment fait l’expérience de l’interaction énergétique de ces trois lors de la rencontre avec l’autre ?
Cet article est une exploration poétique de la manière dont ces Trois Trésors — San Bao (三寶) — s’entrelacent dans la pratique contemporaine du Shiatsu. Je vous emmène à la croisée sacrée où l’axe vertical rencontre l’ouverture horizontale — un lieu où le ciel et la terre se touchent et où l’écoute du corps et du cœur mène à une véritable guérison. Ce texte, inspiré par la philosophie orientale et mes propres expériences sur le futon, est une invitation à la réflexion et à un approfondissement intérieur.
Un rituel simple, Une signification profonde
Lorsque j’ai commencé ma formation en Shiatsu, j’ai appris un rituel simple pour commencer et clore chaque séance.
Je cherchais mon axe vertical ciel‑terre et je calmais mes pensées — le Shen, symbole de ma connexion au spirituel. J’ouvrais mon cœur — le lieu où le Shen trouve refuge et qui harmonise l’expérience émotionnelle dans la relation avec autrui. Ensuite, je portais mon attention sur mon hara — le centre de mon abdomen inférieur, symbole de mon lien avec mon moi profond et point d’ancrage physique.
Ce rituel m’a permis de travailler de manière ancrée, concentrée, et depuis un silence intérieur. Chaque séance se terminait par une brève clôture : une façon respectueuse de libérer le lien et de revenir à son propre centre.
Ce qui semblait au départ un geste formel est progressivement devenu une porte vers quelque chose de bien plus profond. J’ai commencé à ressentir comment ce rituel simple mettait en mouvement le Jing, le Qi et le Shen — les Trois Trésors de la vie. C’est devenu un exercice de présence, une véritable rencontre avec l’autre.
Les Trois Trésors — San Bao
Dans la pratique du Shiatsu, la rencontre est au centre. Que se passe-t-il réellement lorsque les mains du donneur se posent sur le corps du receveur ? Derrière ce toucher apparemment simple se cache une structure énergétique ancestrale, profondément enracinée dans les traditions orientales.
La tradition chinoise distingue trois « trésors de vie » fondamentaux :
- Jing : la racine de notre existence physique, ancrée dans le hara. Le Jing apporte stabilité, vitalité et forme.
- Qi : la force fluide et respirante qui relie le Jing au Shen ; elle se manifeste dans notre respiration, nos mouvements et notre expression.
- Shen : la lumière de la conscience, de la clarté et de la joie ; l’étincelle qui nous relie au grand tout.
Lorsque la circulation entre Jing, Qi et Shen est harmonieuse, un champ de résonance se crée, permettant à l’être et à la vie d’évoluer en parfaite symbiose.
San Bao dans deux traditions
Le terme San Bao se retrouve dans la médecine chinoise classique, les traditions taoïstes et le bouddhisme.
Dans le contexte médical et taoïste, il désigne le Jing, le Qi et le Shen — les forces vitales qui soutiennent la vie.
Dans le bouddhisme, il se rapporte aux Trois Joyaux : Bouddha (l’éveil), Dharma (l’enseignement, l’ordre naturel) et Sangha (la communauté).
Ces deux traditions révèlent un même mouvement triple : du physique vers le subtil, de la forme vers la conscience. Pour moi, cela crée une cohérence intérieure : le San Bao montre comment le corps, l’énergie et l’esprit forment un seul continuum, et comment cette unité prend vie à chaque séance de Shiatsu.
À la Croisée de l’horizontalité et de la verticalité
Au cours d’une séance de Shiatsu, une interaction constante anime deux dimensions : l’axe vertical du donneur — ancré, relié du ciel à la terre — et l’ouverture horizontale du receveur — étendu, réceptif et dans l’abandon.
L’être humain au centre
Dans le corps, ces deux dimensions se rencontrent au niveau du hara — également appelé kikai tanden, situé à la hauteur du point d’acupuncture Ren Mai 6 (« Mer de l’Énergie »).
Un autre point essentiel du hara est le Ren Mai 4 (« Porte du Jing »), où réside le Jing, enraciné dans les Reins. De là, le Qi s’élève à travers le Chong Mai, l’axe central qui relie la terre et le ciel. Cet axe fait du praticien de Shiatsu un conducteur entre le ciel et la terre — solidement établi au centre de ces deux pôles, tout en restant ouvert et présent.
Nous retrouvons ce même mouvement dans le cycle des Cinq Éléments. Il commence par l’Eau — la source de notre Jing et de nos Reins. Il circule ensuite via la Terre — notre connexion horizontale avec l’autre à travers l’Estomac et la Rate — vers le Feu, où le Cœur et le Shen s’ouvrent à la conscience et à la joie.
La croix comme symbole universel
Le croisement des forces horizontales et verticales évoque la croix chrétienne, où le ciel et la terre, le divin et l’humain, se rencontrent. En Shiatsu également, ces forces convergent en leur milieu — le centre vivant où la transformation devient possible.
Densité énergétique et triple réalité
Les Trois Trésors représentent différentes densités d’énergie :
« Ces Trois Trésors représentent trois états différents de condensation du Qi — l’Essence étant la plus dense, le Qi le plus raréfié, et l’Esprit le plus subtil et immatériel. »
— Giovanni Maciocia, Les principes fondamentaux de la médecine chinoise, 2015 (traduction libre)
Je retrouve également ce raffinement dans d’autres traditions spirituelles. La Trinité chrétienne — Père, Fils et Saint-Esprit — reflète symboliquement les Trois Trésors :
- le Père comme source ou Essence (Jing).
- le Fils comme force de connexion dans le monde (Qi).
- le Saint-Esprit comme conscience subtile (Shen).
Il en résulte des schémas universels dans lesquels la matière, l’énergie et l’esprit forment un mouvement ininterrompu.
Donneur et Receveur — Tori et Uke
Dans les disciplines japonaises telles que le Budo (« la voie des arts martiaux ») et le Shiatsu, nous parlons de Tori (取り) — celui qui donne ou exécute la technique — et d’Uke (受け) — celui qui reçoit ou subit la technique. Ce qui semble à première vue être des termes simples renvoie en réalité à une dynamique raffinée de présence et d’échange.
Le Tori peut également être appelé Shiatsu-shi ou Jutsusha — celui qui pratique le jutsu ou la technique. Il se déplace depuis son centre et sa conscience (Shen) et donne le ton de l’échange énergétique. Le terme Shiatsu-shi (指圧師) signifie littéralement praticien ou maître de Shiatsu et désigne le praticien en tant que professionnel qualifié.
La rencontre n’est jamais à sens unique : les deux sont mis en mouvement. L’Uke s’ouvre avec réceptivité, crée de l’espace et permet au mouvement du Qi de se faire ressentir. Dans ce contexte, l’art de recevoir est tout aussi essentiel que l’art de donner. Par la profondeur de l’abandon et de la présence, l’Uke devient lui aussi un Jutsusha — un praticien de l’art, en particulier de l’art de recevoir.
Lorsque le Tori et l’Uke sont véritablement connectés par leur hara, un champ de résonance vivant émerge, où guérison et croissance peuvent se manifester spontanément.
La terminologie occidentale sous un jour nouveau
Le mot thérapeute provient du grec therapeutès, signifiant à l’origine « serviteur » ou « soignant ». Par son usage dans le contexte médical, il a pris plus tard le sens de « celui qui traite une maladie ». Dans le langage moderne, il est souvent associé à « guérisseur ». Patient vient de patiens : « celui qui endure » ou « celui qui souffre ».
Dans le contexte du Shiatsu, ces deux termes ne sont que partiellement adéquats. Le donneur comme le receveur participent à un processus d’éveil. La dynamique est réciproque : celui qui donne, reçoit ; celui qui reçoit, donne.
En tant que praticien de Shiatsu, on ne peut véritablement offrir quelque chose qu’après avoir pleinement accueilli son client. Un accueil sincère crée un espace sûr dans lequel l’Uke ose s’abandonner et s’ouvrir, complétant ainsi la réciprocité du donner et du recevoir. Il s’agit d’un jeu subtil entre vulnérabilité et présence.
Ainsi, la rencontre entre Tori et Uke devient un champ vivant où énergie, attention et conscience convergent — le lieu où le Shiatsu révèle sa signification la plus profonde.
Le lieu de la transformation
En Shiatsu, la véritable transformation naît à l’intersection des énergies horizontale et verticale. Le receveur (Uke) s’ouvre horizontalement, devenant réceptif au contact, tandis que le Shiatsu-shi reste vertical dans son axe, ancré et conscient. À ce carrefour, l’énergie peut circuler librement, créant un échange dynamique qui influence subtilement les deux participants.
Cette rencontre d’énergies fait écho aux enseignements du Yi Jing (mieux connu sous le nom de Yi King), l’ancien « Livre des Transformations » chinois. Le Yi Jing enseigne que c’est au croisement du ciel et de la terre que naissent les « dix mille transformations ». C’est précisément à ce point de rencontre — là où les dimensions horizontale et verticale convergent — que le changement devient possible.
Le Yi Jing décrit la dynamique de l’univers à travers 64 hexagrammes, chacun composé d’une combinaison de six traits brisés ou pleins. Ces lignes symbolisent le Yin (énergie passive, réceptive) et le Yang (énergie active, rayonnante) et leur interaction continue.
Chaque hexagramme représente une situation ou un schéma énergétique spécifique. En Shiatsu, cela peut être vu comme une métaphore de la rencontre entre le Tori et l’Uke : les « lignes » des deux individus se croisent et s’influencent mutuellement, créant une nouvelle configuration énergétique. Tout comme le Yi Jing montre que chaque situation porte en elle les graines du changement et de la transformation, le Shiatsu révèle comment, au croisement des énergies horizontales et verticales, d’innombrables possibilités de guérison et de croissance apparaissent.
Carl Jung l’a souligné avec justesse :
« La rencontre de deux personnalités est comme le contact de deux substances chimiques : s’il y a une réaction, toutes deux sont transformées. »
— C.G. Jung, L’Homme à la découverte de son âme (1933)
Lorsque deux personnes se rencontrent avec une présence ouverte, une transformation mutuelle s’opère — subtile, énergétique et souvent inconsciente. Le Yi Jing confirme cette intuition : le changement est constant et universel, et le carrefour des énergies offre un espace où ce changement peut se déployer.
Dans chaque séance de Shiatsu, une telle alchimie subtile a lieu. En pratique, cela signifie que chaque rencontre est une opportunité de renouveau : pour le receveur, d’oser l’abandon afin de recevoir, et pour le Shiatsu-shi, d’être pleinement présent, conscient de la circulation du Jing, du Qi et du Shen. Le croisement devient ainsi un laboratoire vivant de potentiels énergétiques.
Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire — Un chemin de conscience
Les trois singes de la sagesse — Mizaru (ne pas voir), Kikazaru (ne pas entendre) et Iwazaru (ne pas parler) — sont un symbole japonais ancestral, issu des traditions bouddhistes et confucéennes. Ils nous rappellent l’importance de la pureté intérieure et de l’attention consciente. Ils symbolisent également une autre forme de trinité : l’ouïe, la vue et le silence. Dans une perspective énergétique, ils peuvent être compris comme une pratique intérieure :
- Entendre (Jing) : s’ouvrir à ce qui est réellement.
- Voir (Qi) : percevoir la dynamique de l’énergie.
- Se taire (Shen) : rester présent dans le silence, sans jugement.
Ainsi, les trois singes sont une métaphore de l’écoute avec les mains, de la perception avec le corps et de la présence avec l’esprit. Ils soulignent que la guérison naît d’une rencontre consciente et d’un respect mutuel, et pas seulement de la technique.
L’art d’écouter
Pour moi, le Shiatsu est « l’art d’écouter avec le corps et le cœur ». Écouter va ici au-delà de nos oreilles ou de notre esprit : c’est s’accorder à la résonance entre moi-même et le receveur, avec un cœur ouvert et sans jugement. Le corps fonctionne alors comme une antenne, subtile et sensible au mouvement de l’énergie.
Le Shiatsu est bien plus qu’une technique ; c’est un art de la rencontre et de la présence. En travaillant consciemment avec les Trois Trésors, le hara et l’axe vertical de la vie, et en comprenant la dynamique du Tori et de l’Uke, on peut expérimenter une couche plus profonde de guérison et de conscience. Cela devient ainsi un art de vivre : une circulation harmonieuse du Jing, du Qi et du Shen — terre, énergie et ciel — en nous-mêmes et chez l’autre. Le croisement de la verticalité (notre expérience spirituelle intérieure) et de l’horizontalité (notre connexion terrestre et sociale) rend visible le champ universel de la rencontre et du lien.
En fin de compte, le shiatsu transcende les mots. La concentration, l’intention et le silence intérieur ouvrent la porte à d’autres dimensions de percevoir, dans lesquelles les distances s’estompent et où la clarté et la connaissance immédiate deviennent possibles — un état qui ne peut être vécu qu’avec humilité.